Agatha Christie a-t-elle eu une maladie d’Alzheimer ?

Le Billet du Neurologue, Dr Bernard CROISILE

Pour Winston Churchill, Agatha Christie (1891-1976) était la femme à qui le crime avait le plus rapporté depuis Lucrèce Borgia. Malheureusement, la production de cette brillante romancière qui se surnommait elle-même « la duchesse de la Mort » a peut-être été altérée en fin de vie par les conséquences d’une maladie d’Alzheimer.

Une belle carrière d’empoisonneuse littéraire
En 53 ans de carrière, Agatha Christie a rédigé 67 romans, 18 pièces de théâtre, 190 nouvelles, des contes pour enfants, deux recueils de poèmes, et deux livres de souvenirs. Son œuvre fut et reste la source de multiples adaptations pour le cinéma ou la télévision, et je pense que David Suchet restera longtemps la meilleure personnification d’Hercule Poirot. Un total hallucinant de 2,5 à 4 milliards d’exemplaires vendus dans le monde, en 73 langues.
De son expérience d’infirmière et de préparatrice en pharmacie, elle conservera une connaissance des poisons et des médicaments toxiques qui furent au centre de 33 romans et 10 nouvelles. Son mode rédactionnel reposait sur une énigme policière méticuleusement élaborée, parfois pendant des années, avant d’être écrite ensuite en six semaines, sans modifications éditoriales. Assez prolifique, elle publiait un à trois livres par an, dont l’un pour Noël permettant à son éditeur de clamer « A Christie for Christmas » ! Écrits en fait lors de la dernière guerre mondiale, ses derniers livres publiés racontent l’ultime enquête de ses deux détectives fétiches : Hercule Poirot quitte la scène (1975) et La dernière énigme (de Miss Marple, 1976).

Des dernières années de vie difficiles
Après l’âge de 81 ans, sa famille observe un déclin physique et mental. Ses deux derniers romans écrits à 81 ans (Elephants can Remember – Une mémoire d’éléphant) et 82 ans (Postern of Fate - Le cheval à bascule) sont lourds et confus, remplis d’incohérences quant à l’intrigue et aux personnages. Curieusement, ces livres évoquent longuement les problèmes de mémoire de personnes âgées, reléguant parfois l’intrigue au second plan. Agatha Christie a même déclaré que Postern of Fate avait exigé plus de concentration et l’avait « presque tuée ». En outre, pour la première fois, elle aurait été « aidée » par son époux et sa secrétaire. Et après ce dernier livre, sa fille a demandé à son éditeur de ne plus lui en demander d’autres.
L’année 1975, son entourage note des épisodes de colère, des conversations peu sensées, des absences, des moments de dépression. Elle est en outre affaiblie en octobre par un infarctus du myocarde (ou un accident vasculaire cérébral). Agatha Christie décède le 12 janvier 1976 à l’âge de 85 ans.

Une analyse méticuleuse de ses romans
Des chercheurs se sont penchés sur l’évolution des caractéristiques linguistiques et narratives de ses romans. Les 50 000 premiers mots de seize romans écrits de 28 à 82 ans ont été analysés sur trois paramètres : la richesse du vocabulaire évaluée par le nombre de mots différents, la répétition de segments de phrases identiques signant un manque d’originalité, enfin le nombre de mots indéfinis. Cette analyse a révélé une réduction de 15 à 30% de la richesse du vocabulaire, une augmentation de 14% de la répétition de segments de phrases, et enfin, près de 5 fois plus de mots indéfinis. Le style d’Agatha Christie s’est modifié avec l’âge.

Maladie d’Alzheimer ou simple vieillissement ?
Pourquoi les chercheurs ont-ils attribué ces anomalies aux conséquences d’une maladie d’Alzheimer plutôt qu’aux effets du vieillissement naturel d’une vieille dame fatiguée ? Tout d’abord, de nombreux travaux (dont les miens, en toute modestie) ont démontré une détérioration progressive des différentes composantes du langage écrit lors de l’évolution d’une maladie d’Alzheimer. Ensuite, les modifications linguistiques repérées par les chercheurs sont comparables à celles observées dans le dernier ouvrage d’Iris Murdoch (Le dilemme de Jackson, 1995) lorsqu’elle débutait une authentique maladie d’Alzheimer dont elle décéda en 1999 à 80 ans. Enfin, en 2010, Xuan Lee a mesuré l’évolution des mêmes paramètres dans 15 romans écrits par la romancière P.D. James (1920-2014) de 42 ans à 88 ans : l’analyse révèle une grande stabilité avec de minimes diminutions linguistiques attendues pour son âge, ainsi qu’un vocabulaire plus riche que celui d’Agatha Christie et d’Iris Murdoch en fin de carrière.

Il semble clair que l’entourage d’Agatha Christie rapporte, avec pudeur, un affaiblissement de ses capacités mentales. À l’époque de sa mort en 1976, le terme de maladie d’Alzheimer était réservé aux personnes développant cette maladie avant 65 ans ; au-delà, les personnes « perdant la tête » étaient qualifiées de gâteuses, de séniles, car l’on pensait qu’elles subissaient les effets d’un vieillissement naturel accentué par des problèmes vasculaires. Jamais la famille de l’écrivain n’aurait reconnu qu’elle souffrait de sénilité à sa mort en 1976. Or, c’est justement cette année-là que le neurologue américain Robert Katzman a remarqué que les personnes âgées décédant de « démence sénile » présentaient en fait les mêmes anomalies cérébrales que les personnes Alzheimer « pré-séniles ». C’est donc à partir de 1976 que la communauté scientifique a considéré que les personnes « séniles » souffraient en fait de maladie d’Alzheimer. Si dans les années 1990, on n’a pas dissimulé qu’Iris Murdoch avait cette maladie, cette position n’était pas possible dans les années 1970 pour Agatha Christie.
Ainsi, la Reine du crime Agatha Christie serait en toute probabilité décédée alors qu’elle souffrait depuis quelques années d’une maladie d’Alzheimer, dont les premières manifestations ont interféré avec l’écriture de ses derniers romans. On lui laissera le mot de la fin : « Ne laissez personne vous dire que rien de passionnant ne peut vous arriver quand vous devenez vieille. »


Pour en savoir plus :
Bernard Croisile. Tout sur la Mémoire. Éditions Odile Jacob (2009).
Ian Lancashire et Graeme Hirst Vocabulary Changes in Agatha Christie’s Mysteries as an Indication of Dementia: A Case Study (2009).
Béatrix de l’Aulnoit. Les mille vies d’Agatha Christie. Tallandier (2020).

Fermer
Identification

Veuillez saisir votre adresse e-mail ci-dessous:

LoadingVeuillez patienter... Chargement...
Fermer Connexion
Mot de passe oublié

Veuillez entrer l'adresse e-mail associée à votre compte HAPPYneuron.
Les instructions pour réinitialiser le mot de passe seront transmises à cette adresse e-mail.

LoadingEnregistrement des données...
Fermer
Connexion

Il semblerait que vous ayez égaré votre mot de passe, que souhaitez-vous faire ?

Fermer
Inscription gratuite

Découvrez la méthode HAPPYneuron pendant 7 jours, gratuitement et sans engagement.

*
*
*
*
*
*

Saisissez les caractères situés dans l'image ci-dessous

Reload security image
Captcha image
En cliquant sur le bouton ci-dessus, vous acceptez les Conditions d'utilisation.
* Champ obligatoire
Conditions d'utilisation
Fermer
Inscrivez-vous à la newsletter

Inscrivez-vous à la newsletter

Recevez gratuitement deux fois par mois les découvertes les plus intéressantes sur le cerveau et nos offres spéciales.