Déjà-vu, déjà-entendu, déjà-vécu

Le Billet du Neurologue, Dr Bernard CROISILE

Tous ceux qui ont adoré le film Matrix des frères Wachowski se souviennent de cette phrase « Le déjà-vu est un accroc dans la Matrice », la Matrice étant le programme informatique qui gère le monde virtuel dans lequel est plongée l’Humanité. Sans être cinéphile, tout un chacun a expérimenté cette impression indéfinissable mais puissante d’avoir déjà vu un paysage, déjà entendu une conversation, déjà vécu une scène du quotidien. Ce phénomène génère une sensation de malaise face à l’impossibilité logique de cette impression qui attribue un sentiment de familiarité à une situation a priori nouvelle.

Un franc succès depuis 1876
C’est Émile Boirac (1851-1917), philosophe français et ardent promoteur de l’espéranto, qui pour la première fois en 1876 a utilisé le terme de « déjà-vu », celui-ci s’est imposé en français dans toutes les langues tant il recouvrait une situation de familiarité fréquente et vécue par presque tout le monde. La popularité de l’expression est étourdissante, une quarantaine de chansons s’appellent Déjà vu (de Sardou à Beyoncé), et, parfois avant la création du terme, son concept a été utilisé dans plusieurs romans (Edgar Allan Poe, Léon Tolstoï, Marcel Proust, Stephen King), films (Fight Club, Cloud Atlas, Eternal Sunshine of the Spotless Mind) ou séries (Six Feet Under, Lost, Fringe, NCIS).
Le déjà-vu peut se manifester lors de maladies psychiatriques (schizophrénie) ou neurologiques (au cours de certaines crises d’épilepsie, à certains stades de la maladie d’Alzheimer). Indépendamment de maladies, un sentiment de déjà-vu, celui qui nous intéresse ici, survient chez des personnes tout à fait saines puisqu’environ 67% des personnes l’ont expérimenté au moins une fois dans leur vie. Certains individus en sont même plus sujets que d’autres : des jeunes, des personnes anxieuses ou imaginatives, d’un niveau éducatif élevé, voyageant beaucoup, très croyantes ou attirées par le surnaturel. Plusieurs explications ont été proposées.

La réminiscence d’une vie antérieure ?
Le phénomène du déjà-vu intrigue les penseurs depuis l’Antiquité, les philosophes platoniciens et pythagoriciens l’interprétant comme le souvenir d’une vie antérieure. Saint Augustin s’y intéressait mais l’Église s’en méfiait, inquiète d’une possible intervention sous-jacente du démon, le concept de vie antérieure n’étant pas vraiment en odeur de sainteté. Plus proche de nous, le psychiatre Carl Gustav Jung (1875-1961) a raconté une telle expérience lors d’un voyage en train en Afrique, lorsque par la fenêtre du train, la vue d’un homme noir appuyé sur sa lance au détour d’un virage lui évoqua la réminiscence d’une vie antérieure qu’il qualifiait d’immémorialement connue, ayant le sentiment de retourner dans le pays de sa jeunesse 5 000 ans auparavant.
Cette interprétation, toujours très populaire à l’heure actuelle, doit être distinguée du pressentiment qui survient avant l’épisode et qui concerne des événements à forte charge émotionnelle comme un décès ou un accident, alors que le déjà-vu survient finalement pour des épisodes assez banals du quotidien.

Les psychanalystes spéculent sur l’inconscient…
Pour Sigmund Freud, le déjà-vu évoque quelque chose qui a déjà été éprouvé tels qu’un fantasme, une scène rêvée ou une rêverie éveillée inconsciente : un indiscutable sentiment de familiarité survient en relation avec une expérience ancienne mais inconsciente, réellement éprouvée par notre moi psychique, et non pas vécue par notre corps physique. On est dans le registre rationnel de ressentis antérieurs. D’autres psychanalystes interprètent le déjà-vu comme la résurgence d’un souvenir refoulé ou comme le désir de revivre une expérience passée mais avec une issue plus satisfaisante pour l’équilibre mental. Sauf, que la plupart du temps, le déjà-vu concerne des scènes assez insignifiantes.

Un excès de familiarité ?
Le déjà-vu reposant sur un sentiment de familiarité, il est envisageable qu’il puisse résulter d’une faillite du système neuronal d’attribution d’une familiarité à une situation. Lorsqu’un lieu nous est connu, nous ressentons un sentiment de familiarité chaque fois que nous le visitons de nouveau, or, un « raté » neuronal de familiarité pourrait survenir pour un lieu totalement inconnu.
Une région précise du cerveau, le cortex périrhinal, est capable de repérer la nouveauté d’une information, c’est-à-dire son absence de familiarité. La survenue d’un déjà-vu résulterait d’un décalage ou d’une discordance entre le fonctionnement de l’hippocampe qui enregistre une nouvelle information et celui du cortex périrhinal qui lui signale si une information est nouvelle ou familière.

Un problème de décalage
Le déjà-vu pourrait découler d’un décalage de quelques centaines de millisecondes entre deux processus. Dans l’une des hypothèses, ce décalage surviendrait entre deux perceptions visuelles quasi simultanées mais issues de deux systèmes visuels distincts, cette minuscule différence rendrait familière la seconde analyse visuelle. Une autre hypothèse envisage que le décalage survienne entre le processus de perception et celui de mémorisation : la première mémorisation ultrarapide d’une information visuelle serait comparée à la poursuite de sa perception. Avec un très infime décalage, le même événement serait simultanément perçu et vécu, mémorisé et rappelé. L’impression de déjà-vu ferait référence à un souvenir vieux de… quelques centaines de millisecondes !

Une madeleine échouée ?
Tout le monde connaît l’anecdote racontée par Marcel Proust dans laquelle, après avoir trempé une madeleine dans une tasse de thé, lui revient le goût de celle qu’il trempait dans une infusion de thé offerte par sa tante Léonie le dimanche matin (Du côté de chez Swann, 1913). Ce souvenir d’enfance ne revient pas immédiatement, Proust ressent d’abord une émotion, puis une impression de familiarité et enfin l’activation quasi photographique du souvenir. Lors du déjà-vu, le détail d’une scène actuelle mais qui s’est déjà déroulée autrefois (car nous voyons des milliers d’images dans notre vie) pourrait lancer la procédure de récupération de ce souvenir ancien, avec sa touche émotionnelle et le sentiment de familiarité sans que ne surgisse finalement la totalité du souvenir antérieur. En somme, le phénomène de déjà-vu serait l’évocation inachevée d’un souvenir réel, le détail révélateur étant insuffisant pour récupérer l’ensemble du souvenir, le déjà-vu serait une sorte de madeleine ratée, de madeleine échouée !

« Je vous assure, on se connaît ! »
Un de mes collègues m’avait raconté avoir « reconnu » une femme dans le métro parisien. Intrigué, il a engagé la conversation avec elle et par recoupements, ils sont arrivés à la conclusion qu’ils avaient réellement pu se croiser quinze ans auparavant. Sans la minutieuse reconstitution des protagonistes, ce neurochirurgien n’aurait gardé qu’une impression de « déjà-connu ». Ainsi, cette impression de familiarité inattendue du visage a abouti à un visage potentiellement connu lors d’une ancienne rencontre réelle. Ce qui est singulier, c’est que lorsque plusieurs années plus tard, j’ai rappelé cette anecdote à mon collègue, il n’en avait aucun souvenir ! M’a-t-il trompé ou me suis-je trompé ?

Pour en savoir plus :
Émile Boirac. Correspondance. Revue Philosophique, 1876, 1 : 430-431.
Bernard Croisile. Tout sur la Mémoire. Éditions Odile Jacob (2009).
Sigmund Freud. Psychopathologie de la vie quotidienne (1901).
Bartolomei F, Barbeau E, Gavaret M, Guye M, McGonigal A, Régis J, Chauvel P. Cortical stimulation study of the role of rhinal cortex in déjà vu and reminiscence of memories. Neurology, 2004, 63(5): 858-864.

Avril 2021

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