De l’effet positif et pervers du stress

Le Billet du Neurologue, Dr Bernard CROISILE

Un mot, un objet, un concept, représentent parfois la meilleure et la pire des choses. Le stress en est un exemple.

Ésope et les langues
Ceux avec encore quelques restes de culture classique, en gros ce qui a existé avant 1999, se rappelleront la fable d’Ésope rapportée ensuite par La Fontaine. Ésope, esclave phrygien inventeur du genre littéraire de la fable, avait été chargé par son maître Xanthos de préparer un banquet avec la meilleure des nourritures. Ésope cuisina de toutes les façons possibles… exclusivement des langues ! Un peu surpris, Xanthos et ses convives lui demandèrent la raison de ce choix : Ésope leur expliqua que la langue était la meilleure des choses, le lien de la vie civile et religieuse, la clé des sciences et de l’instruction, l’organe de la vérité et de la raison. A la fois pour attraper Ésope et se faire pardonner de ses invités, Xanthos les convia pour le lendemain à un autre banquet en demandant à son esclave d’acheter cette fois-ci la pire des choses. Ésope servit un repas uniquement composé de… langues ! De nouveau interrogé sur son choix par des convives un peu écœurés, il répondit que la langue était aussi la pire des choses puisqu’elle était à la source des guerres et des procès, de la calomnie et des mensonges, des erreurs et des blasphèmes.

Le stress
Le stress est un phénomène physiologique dont l’objectif est de rétablir l’équilibre rompu par des agressions extérieures, brutales ou inattendues, menaçant l’intégrité physique ou psychique de la personne. Mais si le stress est dans un premier temps à l’origine de modifications adaptatives positives, il est parfois néfaste puisqu’il devient à long terme un facteur de risque cardio-vasculaire pouvant entraîner différentes affections telles qu’un infarctus du myocarde ou un accident vasculaire cérébral.
Au plan biologique, dès la perception d’un stimulus analysé comme menaçant, le stress repose sur des réactions neurovégétatives incontrôlables, intenses et de courte durée, conséquences de la libération d’hormones (cortisol…) et de substances vaso-actives (adrénaline…). Il en résultera des réactions physiques variées : pâleur, transpiration excessive, accélération de la respiration, de la fréquence cardiaque et de la pression artérielle, frissons et tremblements incontrôlables, serrement de gorge et sécheresse de la bouche, diarrhée ou besoin impérieux d’uriner avec parfois une perte incontrôlée des selles et des urines. C’est le fameux « Tu trembles carcasse, mais tu tremblerais encore plus si tu savais où je vais te mener ! » du Maréchal de Turenne (1611-1675).

Quel est l’effet du stress sur nos capacités cognitives ?
Au plan cognitif, le stress a trois effets bénéfiques : il augmente la vigilance et focalise l’attention du sujet sur la situation menaçante, il mobilise différentes fonctions cognitives (anticipation, flexibilité mentale, jugement, raisonnement, créativité), et enfin, il incite à la décision et à l’action. En gros, le stress facilite la résolution d’un problème dans un contexte immédiat ou chronique.
Les conséquences cognitives néfastes du stress sont multiples : erreurs de jugement, mauvaises décisions, incapacité à résoudre un problème, blocage créatif. Dans le domaine de la mémoire, des événements dont l’évocation est stressante seront souvent oubliés mais à l’inverse, un événement psychologiquement traumatisant peut s’inscrire irrémédiablement dans la mémoire.
Lors du fonctionnement quotidien, le stress peut se révéler facilitateur puis délétère comme cela est expliqué par la courbe de Yerkes et Dodson (1908). Cette courbe en cloche est d’abord ascendante, elle reflète la progression de l’efficacité cognitive liée à une mobilisation cognitive (concentration, mémoire, raisonnement) jusqu’à atteindre un sommet d’efficacité optimale. Toutefois, passé un certain niveau d’intensité du stress, l’effet s’inverse et l’efficacité cognitive diminue. Cette courbe est confrontée à deux problèmes. Le premier est qu’il est impossible de prédire pour un individu donné quand survient cet optimum, or l’on voit quelle en serait l’heureuse conséquence sur notre rentabilité cognitive. Le second est que la nature émotionnelle de base d’un individu module la survenue du pic optimal : un anxieux chronique atteindra plus vite son pic d’efficience que des personnes plus placides. Il en résulte un conseil de base pour les managers : si « mettre un peu de pression » sera bénéfique pour les employés peu anxieux, les anxieux déjà assez efficaces spontanément perdront vite leur efficacité.

Le stress et l’épuisement tuent : le suicide de Vatel le 24 avril 1671
Contrairement à la légende, François Vatel n’était pas cuisinier mais maître d’hôtel, d’abord de Fouquet (le Surintendant des Finances qui sera emprisonné par Louis XIV humilié par son luxe ostentatoire) puis du Prince de Condé (dit le Grand Condé). Les fonctions d’un maître d’hôtel était de contrôler les achats de nourriture, de préparer les menus et les plans de table, d’embaucher le personnel de service et des cuisines, ainsi que les musiciens, de les loger et de les nourrir. Depuis son retour en grâce, c’était la première fois que le prince de Condé recevait le roi Louis XIV en son domaine de Chantilly. L’enjeu politique était immense, Vatel en était bien conscient et son honneur engagé pour que la réception soit éblouissante. À la suite d’un malentendu, croyant que la marée (les poissons) n’arriverait pas en quantité suffisante, il se sentit désespéré et humilié, et se passa son épée dans le corps. D’après Madame de Sévigné, Vatel n’avait pas dormi depuis 11 nuits. Son épuisement physique et psychique était indiscutable, ce qui l’empêcha de résister à ce qu’il a considéré comme une mauvaise nouvelle. En fait, lorsque deux charrettes de poissons sont arrivées, il a demandé à leurs conducteurs si c’était « tout », ils lui répondirent « oui » puisque c’était tout ce qu’ils apportaient. Vatel n’a pas pensé que d’autres charrettes de poissons pouvaient arriver sans que ces malheureux conducteurs ne le sussent.
Le stress est subjectif : ce qui sera perçu comme stressant par un individu ne le sera pas forcément pour un autre, en outre, chez un même individu, ce qui sera stressant à un instant donné ne le sera pas obligatoirement à un autre moment. La résistance au stress de Vatel était sans doute initialement faible ou réduite par son épuisement physique. Il faut retenir qu’il est difficile de donner des conseils utiles à tous pour se mesurer au stress, car comme pour les langues d’Ésope, le stress peut être la meilleure ou la pire des choses.


Pour en savoir plus :
Louis Crocq. Les traumatismes psychiques de guerre. Éditions Odile Jacob (1999).
Bernard Croisile. Tout sur la mémoire. Éditions Odile Jacob (2009).
Nicole Garnier-Pelle. Vatel. Les fastes de la table sous Louis XIV. Éditions Collection Château de Chantilly (2021).

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